Longtemps, on a tenu les peintres primitifs flamands pour étrangers aux lois de la perspective. Jusqu’à ce que Gilles Simon, enseignant-chercheur en informatique au Loria (CNRS-Université de Lorraine) et spécialiste de la vision par ordinateur, se penche sur les œuvres des frères van Eyck et de Rogier van der Weyden.
Il en ressort une thèse décisive : des peintres flamands du début du XVe siècle maîtrisaient des formes élaborées de perspective, naturelles comme artificielles, contemporaines des recherches italiennes. Plutôt que de « Primitifs », Gilles Simon et l’historien Ludovic Balavoine préfèrent parler de « Précurseurs flamands », dans un ouvrage qui vient de paraître aux éditions Brepols.
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Résumé du livre Les Précurseurs Flamands : Rogier Van der Weyden et les frères van Eyck au prisme de la perspective
« Dans un contexte où la perception du monde évolue, comment les peintres flamands de la première moitié du XVe siècle essaient-ils de figurer leur monde, urbain et religieux, de témoigner de façon réaliste de leur environnement ? La question de l’espace et de sa représentation est fondamentale dans les premiers temps du mouvement humaniste et de la Renaissance, et les artistes septentrionaux en ont très vite compris les enjeux. À partir d’œuvres emblématiques du patrimoine flamand et européen du XVe siècle, reconsidérées par des approches nouvelles, comme le retable de l’Adoration de l’Agneau mystique, l’ouvrage propose une histoire renouvelée de la peinture flamande des débuts de la Renaissance au prisme de la perspective et des innovations picturales, en compagnie des frères van Eyck et de Rogier van der Weyden. »

Présentation de Gilles Simon
Gilles Simon est professeur en Informatique à l’Université de Lorraine et chercheur au Loria (Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications – CNRS, Université de Lorraine). Il a notamment dirigé l’axe « Industrie du futur » au Loria. Spécialiste en vision par ordinateur, Gilles Simon est, depuis son doctorat, un des pionniers en France de la réalité augmentée. La réalité augmentée consiste à superposer des informations virtuelles sur la réalité, ce qui exige une maîtrise approfondie des lois de la perspective.
Genèse du projet
En 2026, vous publiez le livre Les précurseurs flamands, coécrit avec Ludovic Balavoine, docteur et agrégé d’histoire, chercheur associé du CEMMC et spécialiste de Jan Van Eyck. D’où vient cet intérêt pour la peinture flamande ?
Mon intérêt pour l’histoire de l’art a toujours coexisté avec ma carrière en informatique. Il y a quelques années, j’ai publié des recherches sur Jan van Eyck, explorant notamment son utilisation d’une machine à perspective, constituée de plusieurs points de visée et d’un miroir amovible.
Dans Les précurseurs flamands, coécrit avec Ludovic, j’apporte un regard double : celui d’un chercheur en informatique et d’un spécialiste de l’histoire de la perspective. De par mes sujets de recherche, je suis conditionné à regarder les images sous l’angle de la perspective.
En 2020, à l’issue du premier confinement et profitant d’un petit laps de liberté, nous sommes allés à Florence avec ma conjointe. Passionné par la renaissance italienne, j’affectionne particulièrement cette ville, pour son ambiance et bien sûr la beauté de ses architectures. J’ai donc eu l’occasion d’y admirer plusieurs tableaux. Puis, durant les mêmes vacances, je me suis rendu à Gand, où j’ai découvert le fameux retable de l’Agneau mystique. Là, tout imprégné des œuvres florentines, il m’a semblé que la perspective de la fontaine du retable était fort honorable, alors qu’un consensus régnait sur le fait que les frères van Eyck ne maîtrisaient pas la perspective. J’ai donc décidé d’étudier cela de plus près.

Retable de l’Agneau mystique. Hubert et Jan Van Eyck. Vue du retable ouvert (5,2 × 3,4 m)
De l’intuition à la recherche
Vous avez eu une intuition, vous avez vu un lien entre la vision par ordinateur et les techniques picturales de Jan Van Eyck. Qu’est-ce qui vous a poussé à transformer cette intuition en sujet de recherche ?
J’ai commencé des recherches et j’ai lu des choses contradictoires quant aux perspectives de Jan van Eyck. Mes investigations m’ont mené à un article sérieux dressant un état de l’art des analyses de points de fuite réalisées par des historiens de l’art et des mathématiciens sur le fameux tableau des Époux Arnolfini, à la National Gallery de Londres. L’auteur de cet article, James Elkins, dressait un constat désastreux de la situation : personne n’était d’accord sur le nombre de points de fuite existant dans ce tableau. Les plus idéalistes en voyaient deux, attribuant au peintre des connaissances rudimentaires en matière de perspective. Les plus pointilleux en détectaient beaucoup plus, Elkins lui-même défendant l’idée d’un espace chaotique : selon lui, Van Eyck ignorait tout de la perspective. J’avais travaillé peu de temps avant sur la détection automatique de points de fuite dans des photographies, utilisant une méthode dont la grande force était de pouvoir détecter des rencontres de lignes ne pouvant être le fruit du hasard. J’ai tenté ma chance et découvert un motif géométrique étrange dans l’agencement des points de fuite de ce tableau, motif que l’on retrouve dans plusieurs autres œuvres du peintre. Cela correspond à ma découverte publiée à SIGGRAPH 2021, qui démontre que van Eyck utilisait un dispositif optique à plusieurs points de visée pour représenter l’espace. Mais cette découverte n’était en réalité que l’arbre qui cachait la forêt.
Examinant de près le retable de Gand, j’y ai découvert des perspectives d’une subtilité inouïe, construites mathématiquement cette fois, en lien, qui plus est, avec les figures peintes. Par exemple, dans la scène de l’Annonciation, la ligne d’horizon passe par la bouche de Dieu (visible uniquement par lumière infrarouge dans le dessin sous-jacent), le doigt de l’ange et la bouche de Marie. Un détail révélateur, selon moi, d’une construction géométrique volontaire. J’ai alors entrepris une étude méthodique, combinant analyse manuelle, utilisation de l’informatique et recherche bibliographique approfondie. Pour comprendre le contexte, je me suis même plongé dans la théologie mystique médiévale, échangeant avec des théologiens et philosophes.
La question centrale était : « Jan ou Hubert van Eyck (le grand frère) maîtrisaient-ils réellement les lois de la perspective, à la même période que les artistes Italiens ? »
En réalité, un troisième peintre s’est imposé au cours de l’enquête : Rogier van der Weyden, qui semble avoir été celui par qui la perspective mathématique est arrivée en Flandre.
IA et histoire de l’art
Avez-vous eu recours à l’IA pour analyser les tableaux ?
Aujourd’hui, par « IA » on entend « grands modèles de langage ». Mais l’IA ne se limite pas aux LLM (Large Language Models). Mes travaux en vision par ordinateur ou analyse du geste visent à reproduire les sens humains : c’est aussi de « l’intelligence artificielle ». Mes travaux utilisent principalement la vision par ordinateur, l’analyse d’images avec des méthodes probabilistes pour repérer les points de fuite.
Adaptation des méthodes de vision par ordinateur
Comment avez-vous adapté les méthodes de vision par ordinateur pour analyser les tableaux du XVe siècle ?
Les chercheurs en vision par ordinateur sont les plus à même de décrypter la perspective, grâce à leur œil expérimenté et à des outils comme ceux développés par Antonio Criminisi (avec qui j’ai collaboré à Oxford). Pour étudier les œuvres que l’on retrouve dans Les Précurseurs Flamands, j’ai appliqué une méthode inspirée du principe de Helmholtz – qui veut que l’œil humain détecte ce qui ne peut être attribuable au hasard. Ce principe a été formalisé mathématiquement et adapté pour identifier les points de fuite dans les images. C’est une méthode probabiliste qui permet de détecter des rencontres de lignes qui ne peuvent pas être là par accident. Appliquée sur un tableau, cette méthode fonctionne moins bien, car il y a généralement moins de lignes à étudier que dans une photographie, et celles-ci sont bien plus « bruitées ». J’ai donc appliqué cette méthode « a contrario », à la prise en compte de ces incertitudes et du faible nombre de lignes.
Une collaboration interdisciplinaire
Votre ouvrage repose sur une collaboration entre un informaticien et un historien. Comment a eu lieu cette rencontre des disciplines ?
C’est une histoire de curiosité et d’ouverture d’esprit. Je suis un professeur-chercheur en informatique féru de renaissance et d’histoire de l’art et Ludovic Balavoine est un chercheur en histoire passionné par la recherche informatique. Après avoir vu la vidéo du Loria relatant ma recherche sur Les Époux Arnolfini, il m’a contacté pour approfondir mes découvertes sur le Retable de Gand. Son enthousiasme a été décisif : « Il faut en faire un livre ! » — et c’est ainsi qu’est né notre projet.
Zoom sur le cluster IA Grand Est ENACT
Vous avez pris début 2026 la coordination scientifique du cluster IA Grand Est ENACT. Votre prise de fonctions est marquée par deux ambitions clés : « fédérer le collectif et placer l’humain au cœur de nos préoccupations ».
Le cluster IA Grand Est ENACT a pour ambition de faire du Grand Est un leader européen sur l’intelligence artificielle. J’apporte à ENACT une coloration sciences humaines : je suis spécialiste de l’IA pour la vision par ordinateur et des industries culturelles et créatives. Dans ce cadre, je suis également coordinateur de l’axe « Musées et patrimoines » du PEPR ICCARE. Mon parcours, professionnel et personnel — reflète cette conviction : nous sommes à un tournant historique, où la technologie doit servir la compréhension de notre patrimoine culturel.
Vous, qui vous passionnez pour « les précurseurs flamands », êtes-vous un « précurseur lorrain » ?
Je suis précurseur lorrain au regard de ma découverte de 2021 et des travaux entrepris depuis. J’ai démontré que les flamands ont maitrisé la perspective en même temps que les italiens : cette affirmation ouvre la voie à tout un tas de recherches et invite à repenser les échanges artistiques du XVe siècle…
À suivre…
Gilles Simon, quels sont vos prochains défis ?
J’aimerais comprendre davantage comment la perspective est née en Italie et comment elle s’est propagée au travers de l’Europe au XVe siècle. Pour cela je vais avoir besoin d’étudier un grand corpus de tableaux, examinant en particulier les liens entre la géométrie de la perspective et l’iconographie des œuvres. L’IA telle qu’on l’entend aujourd’hui me sera très utile dans cette entreprise. Enfin, un nouveau livre est en préparation sur Hubert van Eyck, le frère méconnu de Jan, dont le rôle dans l’atelier familial reste mystérieux. L’histoire de l’art de la Renaissance regorge de secrets à explorer…
Propos recueillis par Annabelle Chapron (Loria – Service communication) – mars 2026
Crédits photo : Université de Lorraine, Direction de la communication
Ouvrage disponible aux éditions Brepols :
https://www.brepols.net/products/IS-9782503615066-1
Consulter la vidéo :
La perspective chez Jan van Eyck au carrefour entre informatique et histoire de l’art
Plus d’infos :
– PEPR ICCARE
– Loria









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